Empereur Claude, qui étais-tu ?

Statue de l'empereur Claude

 

 

Le musée des beaux-arts de Lyon a organisé, de la fin 2018 au début 2019, une passionnante exposition temporaire dédiée à l’empereur Claude. Voici un compte-rendu de ce travail, à l’intention de ceux qui n’ont pas pu s’y rendre.

 

 

Contextualisation

 

Claude est né à Lugdunum (ou Lugudunum) en l’an 10 av. JC. Il est sacré empereur à 50 ans. Mais commençons, tout d’abord, par opérer un petit retour en arrière, afin d’observer ce qu’il s’est passé auparavant.

A l’époque où Jules César décide de déclencher la Guerre des Gaules (58 av. JC), Rome est une république depuis plus de 450 ans. Ses succès militaires et politiques lui valent finalement d’être nommé dictateur à vie par le Sénat. Ses détracteurs voient ça d’un très mauvais œil. Certains pensent, à tort ou à raison, qu’il veut devenir roi de Rome. Le 15 mars 44 av. JC, 23 sénateurs le poignardent chacun à leur tour.

Il va résulter de cet assassinat 15 années de guerre civile, qui vont déchirer Rome une nouvelle fois, opposant les détracteurs et les partisans de César. Loin de sauver la république, elles l’enterreront et précipiteront l’empire.

Le premier a accéder au titre d’empereur est Octave, qui prend le nom d’Auguste à sa consécration, en 27 avant JC. Il fonde ainsi la dynastie des Julio-Claudiens, la première des six qui gouverneront Rome.

Auguste meurt en 14 après J.-C., Tibère lui succède jusqu’en 37, puis Caligula. Ce dernier est assassiné en 41. C’est ici que Claude entre dans le jeu politique.

 

 

Claude, 4e empereur de Rome, un concours de circonstances ?

 

 

Son père, un général combattant en Germanie, utilise Lyon comme base arrière. Mais, 2 ans après la naissance de Claude, il est tué à Mayence.

Claude quitte Lyon et n’y reviendra que de façon épisodique, par la suite. Cette naissance va faire de lui le premier empereur né hors d’Italie.

Son frère, Germanicus, et lui-même sont neveux de Tibère. Germanicus est son aîné de 5 ans. Général adulé par ses troupes, il jouit d’une notoriété qui le promet à un bel avenir. Claude, au contraire, est de santé fragile : il est atteint de troubles neurologiques qui le font bégayer et boiter. Ces handicaps sont mal vécus par sa famille qui le cache. Il vit plus ou moins reclus et se consacre aux études, en particulier historiques. Il devient un érudit, fruit de ces années passées avec le nez dans les livres. Il invente trois nouvelles lettres destinées à mieux restituer certains sons et, pendant son règne, fera une réforme pour les intégrer à l’alphabet latin. Réforme qui ne durera que le temps de son vivant.

 

Germanicus est donc pressenti pour succéder à Tibère. Mais la famille impériale est déchirée par des luttes intestines, et Tibère use de violence. Germanicus meurt en 19, en Syrie, probablement victime d’un empoisonnement.

En 37, personne ne pense à Claude pour succéder à Tibère, pas même lui-même et Caligula est proclamé empereur. Ce dernier bascule dans ce qui fut, tour à tour, qualifié de « démesure », « despotisme », « régime autocratique » et même « folie ». Son règne s’achève lorsqu’un groupe de prétorien (sa garde personnelle) l’assassine.

Claude a alors 50 ans. Quatre femmes ont déjà traversé sa vie : les stratégies matrimoniales de la maison impériale l’ont déjà fiancé deux fois, puis marié deux autres fois. Les historiens Flavius Josèphe, Suétone et Dion Cassius (pour ce dernier, voir l’article « La bataille de Lugdunum », dans la même rubrique de ce blog) racontent son accession au pouvoir en la tournant en dérision : dans la panique après l’assassinat de Caligula, un prétorien l’aurait tiré de derrière une tenture où il se cachait, terrorisé. Les prétoriens proclament Claude empereur et le Sénat, après quelques tergiversations, le reconnaît comme tel le lendemain.

Par la suite, il le décrivent comme quelqu’un de faible, manipulé par ses proches. C’est l’image qui est restée de lui et qui continue à être véhiculée par les médias, films et livres.

Les historiens d’aujourd’hui relisent, toutefois, les textes avec une autre approche, plus critique.

Représentation du sanctuaire fédéral des Trois Gaules

Un règne axé sur la construction et l’amélioration.

 

Il ne faut pas perdre de vue que le prétorien n’a pas choisi n’importe qui : Claude, de la famille impériale, est tout a fait légitime, même s’il a été mis (ou s’il est volontairement resté) à l’écart des prétentions dynastiques.

Pour ce qui est de son règne, force est de constater ensuite qu’il est marqué par une politique d’améliorations tous azimuts.

En politique intérieure, il entreprend des grands travaux d’utilité publique à Rome : construction d’aqueducs qui améliorent l’alimentation en eau de la cité et, dès 42, construction du port d’Ostie qui garantit l’approvisionnement en blé de la population.

Administrativement, il continue la politique entamée par ses prédécesseurs en concentrant la plupart des pouvoirs (législatifs, judiciaires, financiers, militaires, religieux). Il y apporte cependant un changement de taille, en confiant de hautes charges et responsabilités à des affranchis impériaux (esclaves libérés) en qui il a toute confiance, ainsi qu’à des chevaliers. Cela, au grand dam des sénateurs, qui ne voudront pas reconnaître que la gestion de l’État s’en est vue améliorée. Il entreprend également un grand recensement en 47/48, pour fixer le montant d’imposition de chaque citoyen en fonction de sa fortune et vérifier la liste des sénateurs et chevaliers.

Il organise de fastueuses cérémonies à l’occasion des 800 ans de la fondation de Rome.

En politique extérieure, il apporte son soutien à la demande des gaulois qui souhaitent accéder aux magistratures romaines (et donc au Sénat). Le discours qu’il prononce, face à une assemblée de sénateurs défavorables, est par la suite gravé sur une table en bronze. Elle fut retrouvée sur les pentes de la Croix-Rousse (Lyon) lors de fouilles archéologiques. Elle a donné son nom à la rue des tables claudiennes et est exposée au musée archéologique de Fourvière. Elle était probablement accrochée sur le sanctuaire des Trois Gaules, situé au sommet de la colline : il s’agit du lieu où se réunissaient chaque année les représentants des 60 peuples gaulois, pour renouveler, au cours d’une cérémonie, leur fidélité à l’Empire. Il n’existe plus aucune trace de ce sanctuaire, hormis sur des pièces de monnaies.

Les premiers gaulois à en bénéficier furent le peuple des Eduens, allié de très longue date avec Rome (bien avant le début de la guerre des Gaules). Cet épisode est relaté dans les écrits de l’historien Tacite (environ 58-120). La pétition des notables gaulois s’était heurté auparavant au refus du Sénat qui présentaient plusieurs arguments : l’Italie est bien encore capable de fournir des sénateurs à Rome ; il y a trop d’étrangers au Sénat ; ils vont prendre la place des Romains d’origine ; les gaulois ont toujours été les ennemis de Rome.

Enfin, sa politique extérieure a été marquée, en plus de l’annexion de territoire-sujets, par la conquête de la partie sud de la Bretagne (actuelle Angleterre). Ce succès militaire lui vaut un triomphe à Rome (défilé militaire et procession religieuse) : le plus grand honneur décerné à un général victorieux. Ainsi que le droit d’élargir le Pomerium (périmètre sacré de la ville). La superficie de la ville passe, à cette occasion, de 325 à 665 hectares. Ce privilège est réservé à ceux qui ont agrandi les limites de l’Empire. Depuis Auguste, ce n’était pas arrivé. De plus, Jules César lui-même s’était cassé les dents sur la Bretagne…

Enfin, le Sénat accorde à ses descendants le droit de porter le surnom de « Britannicus »

 

La fin du règne

 

Son épouse Messaline meurt assassinée en 48, accusée d’avoir fomenté un complot contre lui, pour mettre son fils Britannicus à la place. En 49, il se marie avec sa nièce Agrippine la Jeune, mère de Néron, qui a alors 12 ans. Claude l’adopte sous la pression de sa nouvelle femme, ce qui relègue Britannicus au second rand successoral. Il est alors un vieillard de plus de 60 ans, dont la santé est désormais précaire. En 54, il meurt lors d’un banquet, intoxiqué ou empoisonné par un plat de champignons.

Néron lui succède et fait assassiner Britannicus dès l’année suivante. Il régnera jusqu’en 68. Avec lui s’éteindra la dynastie des Julio-Claudiens.

 

Des historiens antiques partiaux ?

 

Il faut lire les historiens antiques en replaçant les faits dans leur contexte.

L’antiquité est l’époque où les cités-états, nées au néolithique, se développent partout. Des territoires assez restreints et des voisins souvent hostiles, prompts à vouloir agrandir leur emprise. Le mode de vie normal est celui de la guerre perpétuelle, car elle est synonyme de liberté. En période de paix, on s’entraîne malgré tout à la guerre, car on doit rester prêt à défendre sa liberté. On glorifie le fort et méprise le faible, souvent mis en état de servitude ou massacré.

Les empires ne font pas exception : la problématique est la même, à une échelle plus vaste. A l’époque de Claude, les limites du territoire dominé par Rome ne cessent de s’agrandir, depuis la fin de l’ère précédente. Préserver la Pax Romana à l’intérieur de l’empire est essentiel : ses armées ont fort à faire aux confins, qui sont des lieux de guerres permanentes. Et si la paix existe, c’est surtout parce qu’elle est imposée et maintenue « de force ».

Partant de cette base et tenant également compte d’autres paramètres, il devient possible de relativiser les textes antiques : aucun historien n’est absolument neutre, il adopte forcément un parti pris. A cette époque, ils avaient sans doute d’autant moins de scrupules à le faire - cette dernière appréciation restant un avis personnel. Qui plus est, il savaient habilement manier le langage pour orienter le lecteur vers le message qu’il souhaitait faire passer.

 

Pour approfondir sa connaissance sur les historiens antiques en général et Suétone en particulier, on lira avantageusement l’article au lien suivant :

https://philitt.fr/2015/02/25/suetone-un-biographe-qui-vous-veut-du-mal-le-cas-de-neron/?fbclid=IwAR32wqyCA8mMy_f0a2HxwzhXVhprxZJXBSvlCUg3W25JNCO3irQFbXTWwoM

En brun-gris, les territoires administrés par le Sénat ; en rose chair, ceux gouvernés directement par l'empereur ; en orange, les territoires qui sont venus agrandir l'empire durant son règne : aux territoire-sujets, purement et simplement annexés, vient s'ajouter la Bretagne, conquise militairement. (Cliquer pour agrandir)

La table claudienne

Traduction du discours

Cippe pomerial : ce monument marquait l'un des points de bornage de Rome après l'extension du Pomerium. Ce texte contient une des 3 lettres ajoutées par Claude à l'alphabet latin. Ici, un digamma inversé, à la dernière ligne (la forme d'un "F", mais la tête en bas) qui transcrivait le son "v".
"Tiberius Claudius Cesare Augustus Germanicus, fils de Drusus, Grand Pontife, investi de la puissance tribunicienne pour la neuvième fois, acclamé Imperator pour le seizième fois, consul désigné pour la quatrième fois, censeur et Père de la Patrie. Après avoir repoussé les frontières de l'Empire romain, il étendit le périmètre urbain de Rome (pomérium), dont le tracé fut délimité par de nouveaux cippes."