Note de lecture

Calixte, initiation à la vie lyonnaise et Les malheurs de Calixte - Un roman (et sa suite) de Jean Dufourt, réédition de 1992 chez Christian de Bartillat Editeur.

 

 

Voici un grand classique qui nous livre une tranche de l’histoire de Lyon, celle de l’entre-deux guerres. Il fut d'abord publié avec le titre Introduction à la vie lyonnaise.

A travers son héros, un parisien nommé Philippe qui vient s’installer entre Rhône et Saône, il nous entraîne dans l’univers très particulier de la ville et de la haute bourgeoisie qui en est l’élite. Il nous dresse un portrait détaillé et plein d’humour des « 32 familles » qui composent ce milieu, leurs traditions et mœurs, en allant parfois jusqu’à la caricature.

 

Il fut salué par Edouard Herriot lui-même (maire de la ville à cette époque), en ces termes : « Vous avez donné une excellente impression de l’esprit lyonnais… Vous nous avez présenté avec nos plus charmants défauts... »

 

Pour aborder l’ouvrage, il faut comprendre que Lyon est une ville qui se consacre aux affaires, et en retracer brièvement son histoire.

Plaque tournante en Europe, la ville fut, dès l’antiquité, un carrefour d’échange où le commerce est florissant. Ses deux plus grandes périodes d’essor économique furent l’empire romain et la renaissance.

 

A partir XIe siècle, elle fait partie du Saint Empire germanique. Mais dans les faits, elle est une ville franche, gouvernée par un archevêque et son chapitre. Au XIIIe siècle, le clergé se voit contraint de partager le pouvoir avec un conseil d’élus, représentant les habitants. Les capétiens lorgnent sur cette ville dont la richesse est enviable et Philippe le Bel, profitant d’un arbitrage entre les ecclésiastiques et le peuple, réussit le premier à y mettre un pied : il y place un de ses personnages de pouvoir.

Sous François Ier, le secret de fabrication de la soie est arrivé en europe, via l’Italie. Les soyeux italiens, fuyant les guerres civiles de leur pays, se réfugient à Lyon. En monarque éclairé, il y favorise la production de la soie, en la défiscalisant. Cette décision fait de Lyon une ville prospère, d’autant plus que les imprimeurs allemands s’y réfugient également, à la même époque : beaucoup sont protestants et ils fuient, quant à eux, la répression qui a lieu dans leur pays. La ville héberge donc deux « technologies de pointe ». Il faut ajouter que, depuis le XVe siècle, elle possède le droit d’organiser quatre grandes foires annuelles, où l’on accourt depuis toute l’Europe...

Sous Henri IV, la tutelle monarchique est accomplie, le conseil des échevins (élus du peuple) possède de moins en moins de pouvoir et la ville est ponctionnée d’impôts. Les taxes vont progressivement s’alourdir au fil des règnes suivants, jusqu’à devenir insupportables. Les frondes et révoltes sont régulièrement matées dans le sang. Sous Louis XVI, l’annotation d’un comptable de la Chambre du Commerce est particulièrement éloquente. Il fait remarquer qu’« à Lyon, on gagne de l’argent. A Paris, on le dépense. » (!)

A la révolution, Lyon se démarque de la convention qui a instauré la terreur. Les montagnards parisiens ne veulent y voir que des traîtres contre-révolutionnaires. Conséquence directe de cette insubordination, en 1793, une armée de 65 000 hommes vient faire le siège de la ville et la met à genoux en 3 mois. Elle en sort exsangue et en garde une rancune tenace à l’égard de la capitale (qui se reflète encore, plus d’un siècle après, dans Calixte !)

Napoléon aide la ville a se relever et, au XIXe siècle, les industries ont recommencé à fonctionner. Les canuts (ouvriers de la soie) ont quitté le vieux Lyon pour s’installer sur les pentes de la Croix-Rousse, qui en héberge jusqu’à 7000.

 

 

Au XXe siècle, la première guerre mondiale survient. C’est là que se rencontrent les deux protagonistes de ce roman. Philippe, le parisien et Calixte, le lyonnais nouent leur amitié dans les tranchées. Quelques années après la guerre, Philippe vient travailler à Lyon et il y est accueillit par Calixte.

Dès la deuxième page du livre, l’auteur y démontre la finesse de son humour :

 

« (…) Je lui adressai quelques plaisanteries familières qui, jadis, l’amusaient. Il les accueillit avec un sourire indulgent : « Toujours aussi gouailleur ! » me répliqua-t-il en hochant la tête. Cependant, nous nous étions mis en route pour l’hôtel où il avait eu la complaisance de me retenir une chambre.

Nous traversâmes un gracieux petit square, coiffé d’un gigantesque monument. Je regardai de tous mes yeux, cherchant à m’instruire.

- Quel est, demandais-je à Calixte, cette plantureuse commère qui caresse la crinière d’un lion ?

- La République ! Me répondit-il.

- Nous sommes donc sur la place de la République ?

- Non, mon cher ami, sur la place Carnot.

- C’est étrange. Où est donc Carnot ?

- Sur la place de la République. »

 

L’auteur parisien de cette facétie n’ignore évidemment pas qu’il s’agit en réalité de deux Carnot différents ! Mais la plaisanterie n’en est que plus savoureuse.

Sur la place de la République, le buste qui trônait, à cette époque, au sommet d’une colonne était celui de Sadi Carnot. Président de la République assassiné à Lyon en 1894, d’un coup de poignard donné par l’anarchiste Caserio, alors qu’il venait de descendre les marches du palais de la Bourse. Ce palais est à proximité de la place de la République et c’est la raison pour laquelle le buste fut installé là... La place Carnot, située plus au sud de la presqu’île, à proximité de la gare de Perrache, célèbre quant à elle le grand-père, Lazare Carnot (« Le grand Carnot » ou « l’organisateur de la victoire ») qui contribua amplement à la victoire de... la République !

 

 

Une fois installé, Philippe découvre une ville morne et triste. Un ennui qui se transforme en déprime quand le climat se met à jouer avec sa santé. A l’époque, la ville est encore connue pour ses brouillards épais et fréquents. Une humidité qu’elle devait à la Dombes voisine, région marécageuse (les mille étangs qu’elle contient ont, depuis, été assainis.)

Mais l’envie de rentrer à Paris s’évanouit lorsqu’il tombe amoureux d’une jeune femme, qui appartient à la haute société. C’est un milieu fermé, pour ne pas dire hermétique... Pour gagner le coeur de sa belle, il va devoir en apprendre les codes, les principes, avec Calixte pour mentor…

 

 

 

Extraits :

 

« On se serait cru dans une vaste réunion de famille. Tout le monde semblait se connaître ; et ceux qui demeuraient assis dans leur fauteuil, sans saluer, avaient l’air de pauvres égarés… Plus d’une fois, je me dressai à ma place pour apercevoir quelque haute personnalité dont je venais d’entendre chuchoter le nom. c’est ainsi que je vis défiler Léonard Grivolin, Florestan Bizolon, Aimé Bernicot et les trois frères Sévères, Sixte, Vital et Fortuné dont Calixte m’avait si souvent et si avantageusement parlé. Ils me parurent lugubres. J’eus également la bonne fortune de savoir qu’Arsène Jutet, le gros banquier, était dans la salle. Puis, quelqu’un prononça le nom de Taffarel, et il me sembla percevoir autour de moi comme un frémissement. Je vis alors entrer un grand vieillard, au visage plein de mansuétude, qui traversa solennellement les fauteuils en envoyant de la main comme autant de bénédictions. Et chacun cherchait à obtenir l’une de ses bénédictions en se levant sur son passage, puis se rasseyait, ravi, dès qu’il l’avait reçu. « Ah ! Pensais-je, ému malgré moi, qu’ils doivent être grand les mérites de M. Taffarel, si j’en juge par la déférence qu’on lui témoigne ! » Et je m’en voulus de les ignorer encore. Soudain, mon coeur s’arrêta de battre : elle était là, ma bien-aimée, mon idole ! Trois rangs de fauteuils seulement me séparaient d’elle (...) »

 

 

 

 

 

« - Et en politique, me demanda-t-il, quelles sont vos idées ?

- Vous les connaissez, répondis-je. Je suis royaliste et ne peux m’en empêcher. Chaque matin, il me faut mon Action française, comme à vous votre Nouvelliste.

- L’essentiel est que vous soyez bien pensant, me déclara Calixte.

- Qu’est-ce donc qu’être bien pensant ?

- C’est, avant tout, être mécontent. Si je vous disais que nous sommes conduits par des imbéciles ou des coquins, que la morale est quotidiennement bafouée et attaquée par ceux-là même qui devraient la défendre, et que la liberté religieuse n’est plus qu’un vain mot, que me répondriez-vous ?

- Je crois bien qu’après y avoir un peu réfléchi, je vous répondrai que je suis de votre avis.

Là-dessus, Calixte me serra les deux mains. Nous nous entendions à merveille. »

 

 

Un roman d’autant plus réjouissant à lire qu’on peut l’aborder avec un siècle de recul ! Incontournable pour qui s'intéresse à l'histoire de Lyon.